Si le sujet du Siège est certes historique, il est avant tout d’une autre nature, quasi philosophique, morale. Il vise à témoigner du phénomène remarquable de résistance qui s’est produit à Sarajevo pendant 44 mois de 1992 à 1995 quand les milices nationalistes pro-Serbes encerclèrent progressivement la capitale de la Bosnie-Herzégovine qui revendiquait l’indépendance de cette république et la pilonnèrent depuis les hauteurs qui l’entourent de très près. « Tirez à intervalles réguliers (…) Vas-y avec l’artillerie lourde pour les empêcher de dormir, pour les rendre fous ! » nous fait entendre une archive sonore du sinistre Ratko Mladic (Srebrenica c’est lui), commandant ses milices dotées du matériel de guerre de l’ex-armée yougoslave. En face, ou plutôt dans la ville en dessous ; des armes légères, des bombes artisanales, un fusil pour plusieurs. Une sauvegarde : la configuration de la ville en interdit l’entrée aux chars et l’infanterie ne pourrait pas y progresser.


Le 2 mai 1992, nous dit l’un des habitants, fut le jour crucial où ils réalisèrent qu’ils pouvaient combattre. « Soit nous nous rendions, soit nous combattions. » Cette conviction, appuyée sur ce que tout le monde savait des atrocités survenues dans les villes que les Serbes avaient prises, les emporta tous ou presque. Cette force, contre toute logique et à la surprise des paramilitaires serbes, a été efficace.

Toutes les résistances étaient actives, non seulement militaire, mais la vie même était résistance. La musique, le théâtre, le soin, le tri des morts, les livres brûlés dans les cheminées, les fenêtres brisées par moins dix degrés, l’absence de feu dans les cheminées, les rires, les femmes élégantes dans la rue, les chats dans les bras des enfants, tout est devenu résistance. Avec retenue, le film nous le dit, posément, dans un constat simple que nous montrent les archives selon un parti pris de réalisation qui a consisté à n’inclure comme images de la ville, qu’exclusivement des images de l’époque. Nous sommes avec les Sarajéviens, enfermés avec eux dans leur espace temps. Rémy Ourdan revendique clairement cette option, « je voulais qu’on ait ce sentiment d’être presque assiégé. »

Le cours du film se développe sans commentaire, dans une articulation classique entre images d’archives, photos en noir et blanc silencieuses et belles, et témoignages de ceux qui à un titre ou un autre furent impliqués dans la vie collective, soignants, combattants, artistes. Ces témoins, dans l’abstraction de leur décor sombre, ne sont pas nommés à l’écran, dans le respect de leur langue sous titrée. C’est leur parole qui fonde leur présence et non leur fonction ni même leur nom. Les deux réalisateurs usent de ce procédé consistant à retrouver dans celui qui nous parle aujourd’hui l’homme ou la femme que l’on vient de quitter dans une archive à l’instant, c’est à dire 23 ans avant. Cette juxtaposition est opérée ici avec délicatesse, sans esbroufe et contribue à brouiller la temporalité au bénéfice d’une connivence projective entre la ville et nous. Elle ressemble à un être, cette ville entêtée, « la meilleure ville du monde » dit l’un des témoins. « J’étais prêt à mourir pour elle dit un autre. Sarajevo est spéciale » et c’est vrai. Le film crée une sympathie pour cette cité, d’ailleurs très belle dans ses collines boisées que nous montre le lent panoramique inaugural du film.


Dernier élément de la construction dramaturgique, les chroniques que Rémy Ourdan donnait chaque jour pour RTL. Elles appuient le récit global du film. Il a en effet vécu le siège pendant les quatre années de sa durée et ses interventions couplées avec les images, doublent le dispositif narratif d’un effet de mémoire. Cette voix, c’est celle que nous entendions plus ou moins distraitement quand nous passions devant notre télé il y a 24 ans. Le temps s’affole et nous réalisons – ou non – que c’est une interrogation sur la réalité de notre rapport au monde qui s’immisce dans le film.


Ces chroniques nous ramènent encore à la vie quotidienne, aux journaux distribués dans la rue, aux cigarettes, aux fruits des jardins potagers, aux luges en hiver, dont les images précèdent celles des corps ensanglantés dans les coffres des voitures. Images dures, écartées des JT de l’époque. Et bien sûr, les snipers. Sarajevo, dans nos souvenirs de spectateurs plus ou moins attentifs, c’est l’apprentissage du mot et de la chose avant que leur banalité ne se décline sur tous les fronts. Nous vérifions que les images de Vojvo Putnika, la grande avenue qui traverse la ville d’est en ouest, surnommée Sniper Alley, sont inscrites dans la mémoire de notre modernité.

© Agat films & Cie

Face à la barbarie qui tuait les gens par dizaines dans les marchés ou les points d’eau, l’esprit de résistance passait aussi par l’humour (ironie des affiches détournant des pubs), par la musique dans les caves ou les ruines, par l’élection de « Miss Sarajevo assiégée », mais surtout par une solidarité incroyable. « Nous étions totalement tournés vers les autres », dit l’un d’eux, dans cette singulière et célèbre coexistence interethnique, même si le film n’esquive pas les contradictions ni les exactions des miliciens nationalistes bosniaques à l’intérieur de la ville.

Humour et ironie aussi devant le constat de la « terrible neutralité » de l’ONU. Peut-être en effet valait-il mieux rire de ce qui était devenu une farce surréaliste ; les casques bleus comptant chaque jour le nombre d’obus tombés.


Cette farce sinistre fit au total 11 541 morts, c’est à dire une ville. Une ville dans une ville est morte dit l’un des témoins. Enfin, comme « un miracle qui n’avait plus aucun fondement rationnel », l’intervention de l’OTAN mit fin à ce siège de quatre années, rapidement, par des bombardements déterminés sur les positions des miliciens pro-Serbes.

Au-delà de la simplicité de sa forme et finalement de son propos, ce film tire sa force de la cohérence de l’engagement de ses auteurs vers une exigence de vérité et de dignité. Ils créent ainsi avec le spectateur le partage d’un essentiel.

Arnaud de Mezamat

© Agat films & Cie

Le Siège, de Rémy Ourdan et Patrick Chauvel

Quand la vie même est résistance

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