Marie-José vous attend à 16h*, de Camille Ponsin 
Lauréat de la sélection nationale du FIPADOC 2022

mar.jpeg
El Agente Topo
© Camille Ponsin / Minima Productions

Tenter de pénétrer le temps d’un film dans la complexité d’un génocide s’avère un défi ambitieux pour tout cinéaste et il est rare, surtout lorsque l’événement s’invite encore dans l’actualité, de dégager du sens là où les images de la violence extrême le noient souvent dans la confusion. Consacré au Darfour, le documentaire de Camille Ponsin, réalisateur habitué aux lauriers du festival de Biarritz (Les Demoiselles de Nankin, Le Droit au baiser) réussit pourtant ce tour de force avec une justesse exemplaire.

 

On pourrait s’interroger, face à la réalité instable de cette région du monde, sur les manières de contourner l’impossibilité de tourner un tel film sur les lieux mêmes des crimes sur lesquels il entend faire la lumière. Or cela se justifie d’emblée par le geste du cinéaste qui, en cherchant lui-même à comprendre cette guerre dont il avoue ne rien savoir, dirige sa caméra vers celle qui en connaît tout. Le film se construit donc sur une unité de lieu bien éloignée du Darfour : l’appartement parisien de Marie-José Tubiana, ethnologue nonagénaire à la retraite, au milieu des ouvrages, des dossiers et des documents entassés qui reflètent plusieurs décennies de recherches à sillonner le Tchad et le Soudan, à côtoyer les paysans Masalit ou les bergers Zaghawa pour comprendre le fonctionnement de ces sociétés lointaines. Paradoxalement ce sont eux, venus au péril de leur vie demander l’asile politique en France, qui s’invitent désormais chez elle, plus de cinquante ans après son premier voyage.

On pourrait craindre aussi que le film ne puisse franchir le seuil de l’extraordinaire complexité de la crise du Darfour. Qu’il échoue par exemple à expliquer les raisons profondes et nébuleuses qui ont motivé le gouvernement du président Omar el-Bechir à s’allier avec les milices arabes Janjawid, ces forces paramilitaires qui s’autoproclament « cavaliers du diable » et qui forment depuis 2003 la clé de voûte du projet d’anéantissement mené par l’homme fort de Khartoum contre les ethnies dites africaines du pays. Or il en esquisse suffisamment les traits principaux pour nous permettre d’appréhender, par la présence et la force de ses protagonistes, les conséquences dévastatrices de cette alliance sanguinaire. Ce sont les témoignages délivrés dans le huis clos de l’appartement, combinés aux multiples observations recueillies par l’ethnologue plusieurs années avant, qui permettent au film de retisser la continuité d’une histoire méconnue et largement ignorée.

Les récits de ces vies bouleversées par les persécutions et les atrocités dévoilent par bribes les facteurs qui expliquent le conflit. On apprend par exemple à travers leurs propres déplacements qu’avant de se doubler d’une dimension idéologique, l’origine des déséquilibres de cette région du Soudan est bel et bien d’ordre climatique. Ce sont la sécheresse et la désertification qui ont poussé les populations nomades du nord et du nord-ouest du Darfour à migrer vers les zones plus fertiles exploitées par les tribus sédentaires de l’ouest. On comprend également que le poids des traditions ethniques et l’oppression politique ont exhorté de plus en plus de femmes sur le chemin de l’exil et qu’elles se sont peu à peu retrouvées livrées à elles-mêmes dans un état de grande vulnérabilité. C’est ainsi dans l’écoute, dans l’empathie et dans l’échange, avec d’un côté le savoir et la rigueur scientifique, de l’autre l’expérience vécue et ses traumas, que ces dimensions se concrétisent et que l’histoire devient véritablement palpable. 

 

L’une des grandes forces du film consiste à opposer à la politique de la terre brûlée exercée par ces milices lancées dans une quête effrénée d’effacement des traces, la survivance des images et des sons. Le récit confronte habilement deux visions du Darfour : celle d’un monde qui n’existe plus, avec ses villages luxuriants, ses traditions et ses coutumes, à celle de la réalité contemporaine, de l’éradication de ces villages et de la détresse incommensurable qui émane d’une des plus grandes crises humanitaires de notre siècle. La première se nourrit des photographies et des films réalisés par l’ethnologue elle-même avec son Leica et sa caméra 16 mm lors de ses voyages, avec un sens de l’esthétique et de la composition qui rappellent le cinéaste Jean Rouch auprès duquel elle s’est formée (deux de ses films, Hommes sans voix et Éthiopiques, sont d’ailleurs en accès libre et gratuit sur le site de CNRS Images). La beauté de ces images, qui la dévoilent dans sa jeunesse et permettent de ressusciter la richesse visuelle et sonore de l’époque, accentue les ruptures historiques lorsqu’elles sont brutalement confrontées aux images des JT ou à celles, amateurs, filmées par les miliciens dans leur violence euphorique.

Au-delà de l’intensité et de la pudeur que révèlent les échanges entre la vieille dame et les réfugiés venus à sa rencontre, le film ne tombe jamais dans le piège du pathos ou des débats passionnés. L’ethnologue ne livre pas dans ses mots le jugement qu’elle porte sur la situation politique au Darfour, encore moins sur l’hypocrisie sidérante des politiques migratoires de l’Union européenne – qui ont indirectement financé par l’aide au développement les autorités soudanaises – ou encore les contradictions non moins ambigües de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) qui refusent l’asile politique pour un « manque de spontanéité », des propos « peu personnalisés » ou « approximatifs ». Ses silences trahissent toute son indignation et renforcent l’urgence de son combat.

Car ce qui se joue lors de ces rencontres où s’élabore le témoignage est vital pour les réfugiés du Darfour : il s’agit d’authentifier la véracité des blessures psychologiques et physiques des victimes que l’OFPRA met en doute. Dans ce processus où seule la parole prévaut, le rôle de Marie-José Tubiana s’avère indispensable. Sa connaissance du territoire et de ses métamorphoses se révèle essentielle là où la documentation demeure erratique et parcellaire. À l’aide de ses vieilles cartes, elle seule est en mesure d’apporter aux yeux des autorités administratives la preuve de l’existence de ces villages anéantis par les milices, et donc de garantir l’origine ethnique et géographique de ses interlocuteurs. Les lettres qu’elle rédige après avoir écouté leurs témoignages glaçants sont synonymes de survie. Le cinéaste prête une attention toute particulière à ces gestes simples et néanmoins d’une importance capitale : Marie-José Tubiana écoute, puis cherche dans les souvenirs de ses voyages, dans les carnets qu’elle a rédigés sur le terrain, dans les cartes qu’elle a dessinées, dans les traditions et les rites qu’elle a répertoriés, avant de rédiger ses lettres et de les poster. Ce rôle nous apparaît d’autant plus fragile que l’ethnologue de 90 ans confesse sa grande fatigue, sa difficulté à lire ou parfois à s’y retrouver parmi la montagne de ses documents. La cinquième et dernière victime que la vieille dame reçoit chez elle est le 327e réfugié dont elle s’occupe. La liste ne peut que se rallonger – rappelons que le maréchal Omar el-Bechir, condamné en 2010 par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide, est toujours au pouvoir. « Comment veux-tu que j’arrête ? », confie-t-elle de guerre lasse au cinéaste qui l’observe avec admiration et tendresse, nous laissant avec lui dans l’angoisse d’un monde où elle ne serait plus.

 

Ode aux victimes du Darfour d’hier et d’aujourd’hui, Marie-José vous attend à 16h est un film essentiel à l’heure où le regard porté sur les réfugiés, du Darfour comme d’ailleurs, se noie dans les tentatives de récupération politique ou dans des statistiques aveuglantes. Un film d’une profonde humanité sur la transmission et l’absolue nécessité d’être à l’écoute de l’autre, solidaire et volontaire. Un film qui doit être vu pour, espérons-le, susciter des vocations.  

François-Xavier Destors

* Depuis l'écriture de cet article, le film a changé de titre et s'appelle désormais La Combattante.