The Human Factor, de Dror Moreh

Autopsie d'un échec américain

 

Grand Prix du FIPADOC 2020

© Rise Films / DMP Films

Sept ans après Israel Confidential (The Gatekeepers dans sa version anglaise), nommé aux Oscars en 2012, le cinéaste israélien Dror Moreh remporte le Grand Prix du Documentaire International du FIPADOC avec The Human Factor, un film au souffle puissant qui s’inscrit par de multiples aspects dans sa continuité.

 

Le conflit israélo-palestinien est certainement l’un des plus complexes du XXe siècle et l’échec de sa résolution l’un des fiascos les plus retentissants de la diplomatie internationale. Aussi faut-il saluer la démarche du cinéaste de ne pas se risquer à embrasser cette faillite collective dans sa globalité mais de s’acharner à délier ses fils tentaculaires film après film. The Gatekeepers s’attaquait au problème en explorant les failles de la politique sécuritaire israélienne. Chronique de trois décennies de lutte antiterroriste, le film démontrait ostensiblement que tous les choix politiques et stratégiques opérés depuis 1980 par tous les gouvernements israéliens, à l’exception notable de celui dirigé pendant deux ans par Yitzhak Rabin, avaient été marqués par une vision du monde trop nationaliste, paranoïaque et brutale, ainsi que par l’absence d’une véritable stratégie visant à établir ou à restaurer un climat de paix dans la gestion du conflit. The Human Factor, lui, s’attarde exclusivement sur les efforts demeurés vains de la diplomatie américaine, en particulier de l’administration Clinton dans les années 1990, décennie pendant laquelle la paix n’a jamais semblé aussi proche.

Dans ses deux films, Dror Moreh cherche à lever le voile sur l’opacité du conflit en donnant la parole à des hommes de l’ombre. Il s’agit pour le cinéaste de montrer les visages méconnus de ceux qui sont au plus près des processus de décision. The Gatekeepers s’appuie ainsi sur le témoignage sidérant des « sentinelles », les six anciens chefs du Shin Beth – le renseignement israélien – qui décortiquent les rouages internes de ce qui constitue toujours un véritable État dans l’État. Le film dévoile une histoire officieuse, vécue et écrite par une élite fatiguée de l’enlisement sans fin du conflit. Dans The Human Factor, ce sont les conseillers spéciaux de la Maison Blanche qui façonnent la perspective américaine du conflit. Ces personnages – tous Américains, à l’exception de Gamal Helal, interprète d’origine copte – ont écrit sur le sujet et dévoilent les coulisses d’une histoire américaine du conflit israélo-palestinien. Leurs souvenirs sont éloquents et, tout en précisant en préambule les limites de l’exercice, apportent un éclairage inédit sur l’échec de ces tentatives.

Le parti-pris assumé de raconter cette histoire uniquement par le truchement des médiateurs est renforcé par des choix formels qui s’inspirent de certains codes de l’imaginaire américain. L’évocation de James Baker, le secrétaire d’État qui parvint à convaincre le président syrien, le chef du gouvernement d’Israël et l’OLP de se réunir à Madrid en 1991, en fournit un exemple éclairant. À travers un collage dynamique d’images d’archives digne des westerns hollywoodiens, Baker, surnommé « le marteau (qui) n’aime pas perdre », est présenté comme le John Wayne de la diplomatie américaine. Il est l’incarnation, nous dit-on, de cet art qui manipule en usant du pouvoir du langage et des coups de poker. La résolution du conflit israélo-palestinien se révèle un enjeu de fascination et de pouvoir pour la diplomatie américaine, qui voit là l’opportunité d’affirmer au monde toute l’autorité morale que lui confère son monopole après la chute de l’URSS.   

Le film renvoie les Américains à leurs propres images, celles des newsreels de la télévision, des conférences et des sommets internationaux. Mais il invite à dépasser l’artifice de ces grand-messes de la communication pour pénétrer dans l’antichambre des salons privés de la Maison Blanche, des avions présidentiels ou des villas de Camp David, là où justement se trame la fabrique des images symboliques – comme cette poignée de main historique, en 1995, entre le leader palestinien Yasser Arafat et le premier ministre israélien Yitzhak Rabin dont on apprend qu’il a exigé trois conditions pour l’événement (« no gun, no uniform, no kissing »). Par son montage dynamique, des reconstitutions ciselées et efficaces, une cartographie sobre et nécessaire pour saisir les enjeux territoriaux, la mise en scène sans cesse renouvelée des clichés des photographes officiels de l’administration Clinton, ainsi qu’une proposition musicale du compositeur israélien Eugene Levitas extrêmement présente – au risque d’être parfois trop dense – le récit du processus des négociations se transforme en un drame au rythme haletant, et cela même si l’issue déjà connue ne laisse que peu de place au suspense.

 

La quête du « facteur humain » invite à creuser la façon dont les liens se tissent ou se tendent entre les leaders aux commandes. Elle s’appréhende dans la diversité de leurs approches culturelles, de leurs sensibilités, de leurs forces et leurs faiblesses. Surtout, elle se mesure à l’épreuve du temps, soumise aux aléas des procédures électorales ou des événements sanglants de la décennie. Elle se dévoile dans l’évolution de la relation entre Yasser Arafat et Yitzhak Rabin, d’abord froide et distante avant d’être chaleureuse, comme dans la proximité qui s’établit entre Bill Clinton et Yitzhak Rabin, tous deux parvenus au pouvoir en 1992. L’assassinat de Rabin en 1995, comme plus tard le décès du président syrien Hafez el-Assad, ébranle le processus et redistribue les cartes. Les liens doivent se retisser, dans la difficulté d’abord entre Bill Clinton et le nouveau premier ministre Benjamin Netanyahou, puis dans l’urgence avec Ehud Barak, dans un contexte où les enjeux politiques ne sont plus les mêmes pour chacun des acteurs – avec l’« impeachment » qui menace Bill Clinton ou la multiplication des attentats menés par les mouvements palestiniens Hamas et Jihad islamique.

Si le film célèbre l’art du compromis - et des compromissions, il ne cherche pas moins à comprendre les raisons de l’échec. L’échec de ces grands traités internationaux célébrés comme des victoires décisives mais dont l’ambiguïté et la vacuité nourrissent les incertitudes du lendemain. « Chaque ligne de ce texte exigerait mille pages d’explication », disait le président Assad à propos des accords d’Oslo signés en 1995. L’échec de l’OLP et de la stratégie de « l’ambiguïté constructive » de Yasser Arafat, qui perçoit le traité comme un premier pas vers l’indépendance sans qu’il statue sur Jérusalem ou sur les colonies, ou qu’il fasse mention d’un État pour les Palestiniens. L’échec du gouvernement israélien, intransigeant, pris au piège de ses propres calculs malgré des signes encourageants – le contraste entre la position de Yitzhak Shamir qui ne voulait pas entendre parler de l’OLP en 1990, et de Yitzhak Rabin qui lui ouvre les bras en 1995, démontre à ce titre l’ampleur des pas franchis. Mais le constat qui s’impose rejoint celui de The Gatekeepers : Israël a négocié trop peu, trop tard et de manière trop procédurale par rapport à la hauteur des enjeux, considérant la paix par son volet sécuritaire et non pour servir une volonté réconciliatrice.

L’échec est aussi inévitablement celui des Américains et à ce titre, s’il mène l’interrogatoire, on pourrait reprocher au cinéaste de n’intervenir qu’à de trop rares occasions pour pousser ses interlocuteurs dans leurs retranchements. Le cinéaste le fait une première fois en demandant à Dennis Ross de lui décrire le moment où il a appris la nouvelle de l’assassinat de Yitzhak Rabin. Vingt-cinq ans après, le conseiller américain ne peut retenir ses larmes et trouver les mots. La proximité entre Rabin et les conseillers spéciaux américains, qui culmine au moment de son décès, contraste fortement avec la manière plus asséchée dont ils décrivent Yasser Arafat. Autour d’une heure de film, le cinéaste intervient à nouveau pour faire remarquer à Dennis Ross qu’à l’exception de Gamal Helal, l’équipe de négociations est essentiellement composée de Juifs américains. « Comment pensez-vous que cela soit perçu par l’autre camp ? Votre position doit être impartiale mais elle est biaisée », lui dit-il. Dans l’embarras, Dennis Ross s’en sortira en mettant l’emphase sur la posture altruiste et empathique qu’exige la fonction plus que sur ses fondements moraux ou stratégiques.

Or le cœur de la problématique du film se trouve bien là, dans l’intimité de la relation qui lie les États-Unis à l’État d’Israël, ce rapport qui leur garantit à eux-seuls la capacité d’être un agent d’influence mais qui rend paradoxalement leur neutralité impossible. Tout le mouvement du film tend vers ce moment où les négociateurs américains se retrouvent délaissés de leurs prérogatives et finissent par se retrouver au service d’Israël. La règle selon laquelle toute proposition américaine devait passer entre les mains d’Israël avant d’être discutée, qui a fortement perturbé les négociations de Camp David, est l’ultime exemple d’une position médiatrice qui a progressivement délaissé la voix des Palestiniens dans les négociations. « Nous avons vu le monde tel que nous le voulions le voir, et non pas comme il était », confiera amèrement Aaron Miller.

À travers ses deux films, The Gatekeepers et The Human Factor, la démarche de Dror Moreh fait écho à celle du documentariste américain Errol Morris. Dans The Fog of War, qui avait remporté l’Oscar du meilleur documentaire en 2004, l'ancien secrétaire d'État à la défense Robert McNamara n’expliquait rien de nouveau. Mais le fait qu’il décrive, en tant que témoin du premier cercle, le processus des décisions qui avait réglé la crise des missiles puis précipité l’engagement américain au Vietnam modifiait la perspective de l’histoire du conflit en engageant le regard vers le facteur humain. À l’époque, avec l'enlisement américain en Irak, les leçons de la guerre du Vietnam paraissaient plus que jamais d'actualité. Quinze ans après, à l’heure où Donald Trump et son homologue israélien brandissent un nouveau plan de paix sans que les Palestiniens n’aient voix au chapitre, The Human Factor rappelle aux Américains leur erreur la plus fondamentale : celle de faire table rase du passé à chaque nouvelle élection et de ne jamais tirer les leçons de l’Histoire.

François-Xavier Destors

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