The Real Thing, de Benoit Felici

Le monde à sa porte

Le temps d'une balade entre réel et imaginaire, le documentaire The Real Thing, réalisé par Benoit Felici, invite à explorer le monde à travers ses simulacres architecturaux. En Chine, en Inde ou en Côte d'Ivoire, les répliques de monuments et de villes comme Paris, Londres ou Venise sont devenus des lieux de vie. À travers la réalité qui se joue dans ces lieux artificiels, le film projette le spectateur dans un rêve à la lisière du vrai et du faux.

© Artline Films

Les pyramides de Gizeh enracinées dans des rizières, une tour Eiffel de 108 mètres au milieu d’une ville de la banlieue chinoise, le château de Versailles et son bassin d’Apollon à la lisière des barres d’immeubles d’une cité dortoir… Noyées dans la brume de l’aube, ces images incongrues semblent tout droit tirées d’un scénario de science-fiction ou des pages du roman Les villes invisibles d’Italo Calvino. Elles brouillent les repères et appellent au voyage dans l’imaginaire, lancé à la poursuite du rêve fou d’être ici et ailleurs en même temps.

Un rêve devenu réalité à Sky City, cette ville tombée du ciel où il est désormais possible de voir le monde sans quitter les environs de Shanghai. Depuis 2002, le projet « une ville, neuf villages » a permis la construction de neuf quartiers entièrement dédiés à un pays d’Europe : chacun est libre de se promener au pied des rangées d’immeubles haussmanniens le matin puis de déambuler l’après-midi dans un village hollandais ou une Venise miniature. C’est en tout cas l’utopie que vendent les promoteurs immobiliers chinois aux familles venues s’installer dans la ville nouvelle, devenue en quelques années le symbole du règne de la Chine en termes de « duplitecture ». Fruit de l’urbanisation massive et uniforme des dernières décennies, l’essor de ces copies de monuments et des styles architecturaux à des fins urbanistiques est soumis à de multiples interprétations. Plutôt qu’un hommage rendu à la culture occidentale, la journaliste américaine Bianca Bosker estime que la Chine célèbre ainsi son avènement sur le devant de la scène mondiale : « l’Empire du Milieu doit son nom à l’idée prémoderne selon laquelle il se situe au centre du monde. Aujourd’hui, à travers ces copies, la Chine s’est récemment transformée en un centre qui contient le monde. » L’approche internationale du documentaire, qui se déploie en Chine, en Côte d’Ivoire, en Inde et en Europe, montre que le phénomène est global. « Toutes ces architectures ont en commun d’être des symboles », avance le producteur du film, Benjamin Landsberger. « Elles incarnent un message adressé à l’étranger. Ce n’est pas un hasard si c’est autour de Hong-Kong et de Shanghai, les deux villes chinoises qui historiquement sont les plus tournées vers le monde, que surgit le plus grand nombre de copies. Ce n’est pas une revanche, mais le signe d’un renversement, d’une réappropriation de l’Europe par la Chine, des années plus tard. »

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Au-delà de ces enjeux économiques et politiques qui mériteraient de plus amples investigations, le film explore avec pudeur et élégance la nature de la relation qu’entretiennent avec ces pastiches architecturaux ceux qui vivent dans leur sillage. « Je voulais montrer des histoires vraies dans des lieux faux », précise le réalisateur Benoit Felici. « C’est comme si la géographie du monde était bouleversée, comme s’il existait une autre version du monde qui raconterait une autre réalité. C’est l’exploration de cette réalité, celle d’un lieu qui en simule un autre, qui a guidé ma démarche ». Une démarche qui se situe dans le prolongement du premier film du documentariste franco-italien : Unfinished Italy (2010) raconte comment les Italiens se sont réappropriés ces gigantesques infrastructures inachevées appelées « écomonstres » dans le sud du pays. « Ce film montrait combien il est possible de réinventer la nature d’un lieu, de le rendre « autre » par rapport à sa fonction originelle. Le projet de The Real Thing part de la même idée. »

 

Qui sont ceux qui ont fait le choix du faux ? Que viennent-ils y chercher ? Comment vivre dans une architecture si déconnectée de sa propre culture ? Que représente-t-elle à leurs yeux et quelle valeur accordent-ils à l’original ? Au-delà du choc visuel provoqué par la nature hybride des lieux explorés – il faut imaginer les copies des Champs-Élysées, de la Tour Eiffel ou du Tower Bridge au cœur de la Chine, de la basilique Saint-Pierre de Rome en Afrique, dans la ville ivoirienne de Yamoussoukro, ou encore du Taj Mahal miniature perdu dans les brousses d’une province de l’Inde –, le choix des personnages et le traitement de leurs portraits permettent au récit de trouver la juste distance tout en se teintant d’un doux onirisme. Toujours en situation, ancré dans les lieux, le film convoque une parole experte, celle des architectes, des historiens ou des philosophes, et une parole plus intime, qu’il s’agisse du gardien désabusé de la fausse Tour Eiffel de 108 mètres qui trône au milieu de Tianducheng, d’un prêtre polonais qui s’est « ivoirisé » à l’image de la basilique Notre Dame de la Paix de Yamoussoukro, réplique majestueuse née de la folie des grandeurs de l’ancien président Félix Houphouët-Boigny, d’un photographe de mariage qui, autour de la réplique du Tower Bridge de Londres, s’est spécialisé dans les photos souvenirs des voyages « qu’on n’a jamais fait et qu’on a toujours rêvé de faire », ou encore d’un vieil homme qui a fait construire une copie miniature du Taj Mahal pour abriter son propre tombeau.

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« Ces architectures sont un substitut, notamment pour ceux qui n’ont pas les moyens de voyager », raconte Benoit Felici. « En Chine, dans le faux Paris, nous avons rencontré une jeune mère de famille. Pour elle, vivre là c’est la possibilité d’offrir une ouverture, une fenêtre pour faire partir ses enfants sans qu’ils ne partent vraiment. En Inde, si ce vieil homme a recréé un mausolée à l’image du Taj Mahal, c’est une preuve d’amour à sa femme, une manière de lutter contre l’oubli, de concevoir son immortalité. On projette à travers ces architectures quelque chose qui va au-delà de nous. Ces lieux nous renvoient à notre propre errance. »

© Artline Films

Au gré du temps, la vie a pris le dessus sur l’artifice. En Côte d’Ivoire, la chorale répète une ultime fois au sein de la basilique Notre Dame de la Paix avant d’accueillir plus d’une centaine de milliers de pèlerins. Sous la fausse Tour Eiffel de Tianducheng, les enfants jouent et bientôt l’école maternelle ouvrira ses portes. « On s’aperçoit que les gens oublient le sens originel de l’architecture car ce n’est pas ce qu’ils cherchent », poursuit le producteur Benjamin Landsberger. « Ils ne cherchent pas à vivre ailleurs : cette idée est le reflet de nos projections d’Européens scandalisés qu’ils s’arrogent le droit de nous copier. Or, comme le rappelle le géographe Jean-François Staszak dans le film, nous sommes les copieurs historiques, depuis les villages coloniaux des expositions universelles aux Chinatowns… Le film nous tend un miroir vers nous-mêmes. »

 

Faux monuments ou vraies villes ? Hommage aux créateurs originels ou éloge de la contrefaçon ? L’essentiel est ailleurs, à chercher dans la théorie des mondes parallèles et dans les représentations que chacun se crée pour habiter le monde. À travers la monumentalité de ces copies, c’est une humanité riche de ses cultures et de ses différences qui se reflète. Nourri par ces fragments d’expériences du réel, le film étire le rêve. En remontant à l’essence de notre condition urbaine, il dessine une société en mouvement, oscillant en permanence entre l’authenticité et la copie, l’ici et l’ailleurs, le réel et l’imaginaire. On ne s’étonnera pas que l'équipe du film, en étroite collaboration avec Arte France et DVgroup, se soit également lancé le défi de la réalité virtuelle : avec The Real Thing VR (16’, réalisé par Benoit Felici et Mathias Chelebourg), l’espace filmique devient lui-même l’objet de ce balancement et des vertiges du monde. 

François-Xavier Destors

Sous le titre Archi-faux : vraies villes et faux monuments,

la version française de The Real Thing sera diffusée prochainement par ARTE.

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